lundi 4 juillet 2016

Capucins : exposé historique de M. Touvier


Vous trouverez ci-dessous l'exposé que Louis Touvier, historien local, nous a fait le plaisir de nous présenter vendredi soir dans le cadre de la réunion publique organisée par "Les Amis du domaine des Capucins".

Cet exposé riche et passionnant (également ponctué d'humour et d’anecdotes) montre l'attachement profond des Annéciens à leurs capucins et à cette histoire. Merci à M. Touvier pour son travail et sa manière de nous transmettre son savoir. Merci aux adhérents de l'association et à sa présidente pour cette soirée passionnante. (ndlr : les surlignés en bleu sont de moi)


"Survol de l'histoire des capucins d'Ancône (1525) à Annecy (2016)

Annecy est une ville de cinéphiles. J’ai donc pensé présenter cette intervention sous forme d’un « zoom avant ». Un plan large sur l’Ordre des Capucins : leur histoire et leur particularité. Un plan américain sur leur présence et leur influence en France et surtout en Savoie. Un long gros plan sur l’histoire des Capucins à Annecy et la crise actuelle qui m’a amené à cette intervention.

L’Ordre des Capucins

Le XIII° siècle, apogée du Moyen-Age, assiste à une révolution religieuse dans la Chrétienté occidentale. Jusque- là, la vie des moines n’était possible que dans la solitude de la nature. Les couvents s’établissaient toujours dans des « déserts » comme celui de la Grande Chartreuse. Deux hommes bouleversèrent cet ordre établi : Dominique Guzman (1170-1221) avec ses « Frères prêcheurs » et François d’Assise (1182-1226) avec ses « Frères Mineurs ». Dominicains et Franciscains vont désormais vivre leurs vœux religieux dans les villes qui se développent de partout. Les Dominicains mettent l’accent sur la formation intellectuelle, les Franciscains sur la pratique d’une réelle pauvreté. Assez vite, cette pratique provoque chez les Franciscains une scission entre Conventuels, moins rigides, et Observants, plus fidèles à la pauvreté originelle. Cette fidélité s’amoindrit même chez les Observants au XV° siècle. De plus en plus au XVI° siècle, s’y fait sentir  la nécessité d’un retour à  la « Dame Pauvreté » de François d’Assise. C’est dans ce contexte que va naître, chez les Franciscains, un troisième Ordre de Frères Mineurs : les Capucins.

L’accouchement en fut long et douloureux. En 1525, dans la province d’Ancône, le frère Matteo da Baschi déclare qu’il a eu une vision de Saint François d’Assise habillé d’une bure avec capuche, symbole du retour aux origines de l’Ordre des Frères Mineurs. Avec quelques compagnons, il fonde « les Frères de la vie érémitique », voués à la contemplation solitaire et à la prédication populaire. Les Supérieurs franciscains ont peur d’une nouvelle affaire des « Spirituels » qui, aux alentours de l’an 1300, sous prétexte de retour aux origines, avaient versé dans l’hérésie et la révolte sociale (le roman et le film « le nom de la rose » y font longuement allusion). Les autorités mettent le réformateur en prison ecclésiastique. Il en est libéré par le pape Clément VII (attention : pas l’antipape annécien Clément VII, 1378-1374 !). Ce pape lui délivre une bulle (1528) qui donne ses premières Constitutions au nouvel Ordre. Mais un dénommé Luigi da Fossombrone (près d’Urbino) évince Matteo et prend le pouvoir qui devient vite dictatorial. Nouvelle crise résolue en 6 ans par Bernardino d’Asti. En 1552 enfin sont adoptées les Constitutions définitives des religieux que, depuis 1534, l’on appelle « les Capucins », du nom de la fameuse capuche, objet des quolibets des enfants de la région. D’une moquerie, ils ont fait leur symbole.

Quelles sont cependant les particularités de ce troisième grand rameau de la famille franciscaine ? D’abord les signes extérieurs de la fidélité à la pauvreté originelle. Leur bure de tissu grossier marron ou gris selon les pays, les pieds nus dans les sandales même dans la neige, la capuche déjà citée et le port de la barbe. Celle-ci n’est pas innocente. Comme chez les philosophes cynique grecs ou stoïques romains, elle manifeste le mépris pour les soins corporels… Leur pauvreté est non seulement personnelle mais elle est aussi collective, à la différence des autres ordres : les communautés  n’ont pas le droit de posséder des biens matériels. L’office des « heures » monacales est récité « recto tono » et non chanté, signe du refus de la recherche esthétique du chant grégorien. Les communautés ne peuvent dépasser 12 membres, ce qui permet une certaine vie érémitique et l’absence de ressources à long terme. Ils prêchent mais sans affectation ni grande recherche intellectuelle. Enfin leur organisation est à la fois plus démocratique grâce à des mandats de gouvernance écourtés et à  une participation effective aux décisions, et  plus centralisée par les « visites » (=inspections !) systématiques et rapprochées des Supérieurs. Les Capucins sont actuellement 10.500 dans le monde, répartis sur 100 pays. Il faut leur ajouter  les 2.500 religieuses clarisses « capucines » qui ont donné leur nom, plus avenant que « tropaeum majus », à une fleur très décorative et comestible.

Les Capucins en France et en Savoie

Pendant 20 ans, les Capucins respectèrent l’interdiction papale de franchir les Alpes. En 1574, Grégoire XIII les y autorise. Très vite, ils couvrent l’Europe de leurs fondations au point d’arriver à 35.000 membres en 1760... Présenter les Capucins en France serait trop long. On se contentera de quelques faits qui donnent une idée de leur influence à l’époque. Ils furent appelés à Paris dès 1574 par le Cardinal de Lorraine, frère du Duc de Guise, le chef du parti catholique en ce temps des guerres de religion.  Les Capucins s’y engagèrent à fond. Une estampe les représente défilant dans le Paris de la Ligue, casqués, cuirassés, le mousquet sur l’épaule….La paix revenue, Henri IV leur confie la lutte contre les incendies en ville. Et pendant 200 ans, les Capucins furent les sapeurs-pompiers de Paris !...Ils ne désarmèrent pas dans leur opposition au Protestantisme. L’un d’eux y acquit la célébrité : François Leclerc de Tremblay (1577-1638), plus connu sous son nom de religieux, « le Père Joseph". C’est lui « l’éminence grise » (couleur de sa bure), le conseiller spécial du Cardinal de Richelieu, y compris dans la lutte armée contre les Protestants. Avec les fondations capucines, il tissa un réseau de renseignement pour le Pouvoir, une sorte d’ancêtre de nos «  Renseignements Généraux ». Grand communicant, il prend, en 1624, la direction du « Mercure français », la première revue de l’actualité d’alors. Dans les controverses, les Réformés citaient la Bible en langue vulgaire. Pour leur répondre, les Capucins obtinrent en 1612 l’autorisation de faire imprimer la dite Bible en Français et de la confier à des laïcs pour faire face aux prédicants.

Sur le territoire de notre Savoie actuelle, les Capucins, venant de leur province de Lyon, débarquent à Chambéry dès 1575, mais attendent 17 ans pour pousser jusqu’à Annecy. Le Duc de Savoie a décidé de ramener à la foi catholique le Chablais passé à la Réforme depuis l’invasion bernoise de 1536. Cette mission est confiée à la fois aux Capucins et à François de Sales qui recommande une « douce violence ». On l’oppose par cette citation au terrible Père Chérubin, un capucin avec lequel François coopère et qui, lui, n’hésite pas à employer la manière forte et même brutale… A plus long terme, les Capucins eurent une influence durable sur l’art en Savoie. Le duché fut érigé en province religieuse capucine autonome, avec 17 fondations et plus de 300 membres actifs dans les vallées.  Pour le bon peuple illettré, les Capucins organisaient des fêtes grandioses (type « les 40 heures ») avec processions costumées, illuminations et effets sonores, décoration clinquante des églises, utilisation de l’effet de masse pour ranimer le sentiment religieux. Ils développèrent ainsi le goût du Baroque populaire qui fleurit dans les édifices religieux de nos montagnes et que l’on admire tant aujourd’hui…Mais voilà qu’en France, la Révolution dissout tous les ordres religieux. Lorsqu’elle atteint la Savoie, l’Assemblée des Allobroges réunie à Chambéry en 1792 en fait autant et « libère » les 169  capucins savoyards de l’époque. Quand elle apprit le rattachement de la Savoie à la France, elle fit célébrer un « Te Deum » à la cathédrale. A cette occasion, elle demande à  un capucin nommé Aubin Arnaud (délégué de Marlioz), de prêcher sur le verset du « Magnificat » : « Dieu renverse les puissants de leur trône mais Il élève les humbles ». Cet hommage à l’esprit  évangélique des Capucins  de Savoie  ne les empêcha pas de disparaître d’Annecy pendant plus de 80 ans, après 2 siècles de présence.

Les Capucins à Annecy

Charles-Emmanuel, duc de Nemours est à la tête de l'apanage du Genevois. Après une jeunesse dissolue, il se retire au château d’Annecy. Pour le salut de son âme, il fonde en 1592 un couvent de capucins. Ceux-ci y arrivent en 1594 pour occuper cette fondation. Elle servira de « base arrière » à leurs missionnaires du Chablais qui viendront s’y ressourcer entre 2 « missions ». Les religieux sont en effet répartis en 3 catégories : les prêtres au couvent, les prédicateurs en mission, les « lecteurs » (=maîtres) formateurs en particulier des novices. Ceux-ci sont admis seulement à 17 ans (dans les autres ordres, à partir de 12/14 ans !) et attendent 8 ans avant d’accéder au sacerdoce… Nos capucins s’installent sur un lieu  qui deviendra bientôt « les Marquisats ». Sur la butte qui domine le Lac, ils édifient une « maison » avec l’enclos d’un haut mur, à gauche de la montée actuelle appelée Avenue de Tresum. Un large escalier part du « port des Capucins » pour rejoindre la chapelle avec clocher. 

Pourquoi  si à l’écart de la ville ? Un accord entre Franciscains et Dominicains prévoyait une certaine distance entre leurs couvents respectifs (pour éviter la concurrence ?) Or le couvent dominicain fondé en 1422 par le Cardinal de Brogny avait pour chapelle l’actuelle église Saint Maurice : il fallait respecter la distance ! D’autre part, ils s’éloignaient des Franciscains de l’Observance, appelés en France « Cordeliers », qui les avaient fort mal reçus. En effet, ceux-ci sont alors en conflit avec les chanoines et l’évêque qui ont fui les protestants de Genève et se sont repliés sur la chapelle des Cordeliers pour en faire leur cathédrale « provisoire en exil ». Les Cordeliers constatent, dépités, que l’on dépossède les uns et que l’on accueille les autres qui ont même droit à un « port des Capucins » ! En 1624, les Capucins laissent les Visitandines construire leur second couvent qui fait une sorte de continuité avec la Ville (C’est aujourd’hui le couvent  des Sœurs de Saint Joseph). Mais en 1664, Mgr. D’Arenthon d’Alex veut édifier un Séminaire, devenu aujourd’hui le Conservatoire départemental  d’Art et d’Histoire. Ce voisinage qui les domine ne plaît pas aux Capucins de l’époque. Ils intentent un procès à l’évêque qui devra attendre plus de 20 ans avant d’inaugurer son séminaire. Détail plaisant du procès : les Capucins prétendent que les séminaristes, étant donné le relief, pourront plonger leurs regards dans les chambres des Visitandines (Sic !). Ces conflits n’empêchent pas la « maison » d’Annecy d’essaimer en Savoie du nord et d’y tisser un réseau de fondations : Thonon (1608), Rumilly (1612), Saint Julien (1613), La Roche (1617), Sallanches (1619), toutes dépendantes de la « custodie »  (= centre d’une circonscription capucine) d’Annecy qui en 1680 abrite 6 religieux et un « Père gardien ».

Dans l’hiver 1792-93,  le couvent est mis en vente comme « bien national ». Sous le « proconsulat » du représentant conventionnel Albitte, son clocher est rasé au nom de l’Egalité mais la bâtisse reste à peu près intacte. Bonaparte rétablit la paix religieuse par le Concordat de 1801. Mais il y  ajoute les Articles Organiques qui n’autorisent que 5 congrégations en France. Les Capucins de retour sont donc « sécularisés » comme simples prêtres diocésains. En 1815, Annecy est de nouveau sarde et les congrégations religieuses échappent donc à l’interdiction napoléonienne. L’un des capucins sécularisés, frère Eugène de Rumilly, demande aussitôt aux autorités civiles et religieuses le rétablissement de la province capucine de Savoie. Malgré les réticences de l’évêque de Chambéry, cette province est restaurée en 1818. Très vite Chambéry et Yenne ont de nouveau un «clos des Capucins ». Le tout nouveau diocèse d’Annecy (1822) en connaît lui aussi 2 : à Châtillon et à La Roche. Annecy voudrait bien avoir le sien en rachetant l’ancien couvent qui est mis  en vente par ses propriétaires. Pour cet achat, les Capucins quêtent et lancent une souscription. Mais les Hospices Civils d’Annecy eux aussi cherchent un terrain pour remplacer l’hôpital du Saint Sépulcre devenu insuffisant. Or il manque 2.000 francs aux Capucins pour atteindre la somme demandée. En 1822 ce sont donc les Hospices qui emportent le marché et confient la nouvelle construction à l’architecte Louis Ruphy qui répare les bâtiments et leur adjoint celui d’un nouvel  hôpital avec  une belle façade (conservée dans la nouvelle urbanisation du premier « clos des Capucins »). En 1861-66, pour agrandir et moderniser cet hôpital, on rase les anciens bâtiments conventuels. En est-ce fini non seulement de la présence mais aussi du souvenir des Capucins à Annecy ?

Eh bien non ! En 1871 un généreux bienfaiteur, monsieur Francis Frèrejean, achète, au nord de  la gare toute nouvelle, 3 parcelles de terrains vierges connus sous le nom de « clos de Chevesnes », dont  il offre la « location » aux Capucins. Ceux-ci y édifient leur couvent achevé en 1874 avec une chapelle consacrée en 1876. L’ensemble, en forme de pentagone, couvre 12.000 mètres carrés. Mais la Gauche arrive au pouvoir en France et Jules Ferry décide d’appliquer les lois de Napoléon, même en Savoie redevenue française depuis 20 ans. Les Capucins ne sont pas une congrégation autorisée ? Ils sont donc expulsés par la police le 5 novembre 1880, malgré une imposante manifestation de sympathie de la population qui porte en triomphe les expulsés jusqu’à la cure de N.D. de Liesse. Le Comte de Sales leur offre l’hospitalité dans son château de Tresum (aujourd’hui siège de l’évêché), et le Clos de Chevesne est confié  à l’enseignement religieux libre (les Frères des écoles chrétiennes ont trouvé grâce devant Napoléon). La tension  anticléricale s’apaise avec « l’esprit nouveau » du pape Léon XIII et, 3 ans plus tard, les Capucins peuvent revenir chez eux. Pas pour bien longtemps. Le 1° juillet  1901, est votée la « Loi sur les associations » appliquée très sévèrement par les décrets d’Emile Combes. Et voilà nos Capucins de nouveau sous le coup d’une expulsion. A La Roche, le 1°avril 1904, le préfet a dû envoyer 2 compagnies d’infanterie et un escadron de dragons pour protéger les commissaires. Car une foule de fidèles veut empêcher l’expulsion des 7 capucins du couvent rochois. Il y a eu des bousculades plus ou moins violentes, des arrestations spectaculaires, des emprisonnements…Mais Mgr. Campistron prône l’apaisement à ses ouailles et l’expulsion des Capucins d’Annecy se déroule sans incident. Ils partent alors au loin, au Brésil, où ils feront florès. 

Ce sont les soldats  qui occupent alors les locaux car leur caserne du château est en réparation. Encore des soldats, allemands ceux-ci, dans un centre de rapatriements des prisonniers en 1919. La Grande Guerre a fait évoluer les esprits. Les Congrégations sont de nouveau légales. Et voilà nos Capucins de retour, très discrètement,  dans leur Clos d’Annecy qu’il faut remettre en état. Francis Frèrejean est décédé en 1918. Ses héritiers, soucieux d’éviter de nouveaux accrochages avec l’administration française, « vendent » ce Clos en 1925 à une Société qu’ils ont constituée à Genève sous le nom de « Société des 2 lacs ». La même année, la Ville d’Annecy projette d’acheter le Clos pour y implanter une école professionnelle. La réaction populaire est très vive et le projet vite abandonné. De nouveau la guerre en 1939. La Défense Passive réquisitionne les parterres et les jardins du Clos pour y situer des abris souterrains de béton face à la menace aérienne.( Certains voudraient conserver ces abris au titre mémoriel). Le couvent n’a pas été touché, seulement ébranlé  par le bombardement d’une usine proche. 

Pour réparer les dégâts, les Capucins organisent en 1947 une kermesse qui connaît un succès considérable et qui deviendra pendant des décennies une véritable institution annécienne. Fidèles à l’esprit de leur saint patron, les Capucins ouvrent en 1952 le « Foyer Saint François » pour les Sans- abri, à l’exemple de l’abbé Pierre, capucin sécularisé pour raison de santé, qui vient de fonder Emmaüs (1949). 

Mais le nombre des vocations diminue vertigineusement. Les couvents ferment les uns après les autres. En 2012, c’est le tour de celui d’Annecy après une émouvante cérémonie d’adieu. Le «Clos » déserté est donc mis en vente. Un promoteur se présente mais provoque la crainte d’une urbanisation sauvage. La Municipalité préempte et l’achète... A présent, nous ne sommes plus dans l’histoire du passé. J'espère vous y avoir un peu intéressés. Nous voici dans l'histoire qui se fait au jour le jour d'aujourd'hui. N’en soyons pas les spectateurs mais des acteurs actifs et vigilants.

Louis Touvier, 1er juillet 2016"







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