samedi 21 mai 2016

Centre des congrès : intervention au conseil communautaire

Jeudi soir, en conseil d'agglomération, j'ai pris la parole pour faire la déclaration suivante. J'associe bien évidemment à cette prise de parole ma collègue Claire Lepan (avec qui je l'ai rédigée), mais aussi tous ceux qui nous ont soutenu depuis des années dans ce combat.

SI vous préférez écouter plutôt que lire mon intervention, elle est également disponible à l'adresse suivante, en vidéo : http://www.magazine-annecy.com/component/k2/item/830-porteur-projet.html

"Chers collègues,

la décision de la commission d'enquête concernant le projet de centre des congrès sur la presqu'île d'Albigny est tombée. Ce projet n'est pas d'utilité publique. L'avis des commissaires enquêteurs, après analyse des contributions déposées par les citoyens et des réponses fournies par la C2A, est défavorable.

La commission d'enquête détaille en 17 points les raisons de cet avis défavorable. Ce véritable réquisitoire est à la fois croustillant et stimulant pour quelqu'un qui n'a jamais douté de l'inutilité publique de ce projet et le combat depuis plus de 6 ans ; mais il laisse tout autant sans voix, dans un état presque d'incrédulité totale tant il démontre la fragilité juridique, économique et environnementale de ce projet; et donc l'incompétence de ses promoteurs.

Citons ces points car ils valent vraiment le détour et je me contenterai des points de la synthèse mais j'invite chacun d'entre vous à aller lire le rapport exhaustif car il contient aussi, dans les mots et dans l'esprit, des perles qu'il ne faut pas rater.

Dans le rapport, il est écrit : "la plupart des études sont obsolètes ou citées de manière tronquée", "les perspectives de développement sont aléatoires", "l'argumentaire du maître d'ouvrage est grevé d'incomplétude", "les incertitudes concernant le développement du marché du tourisme d'affaires sont pour le moins peu encourageantes", "l'intégration dans le tissu urbain est extrêmement subjective" (ils n'ont pas dit juste "subjective", mais bien "extrêmement subjective"!), "les éléments financiers ne permettent pas de se faire une opinion raisonnable sur le cout prévisible du projet",  "le cout financier et humain des expropriations est élevé", "le cout du bâtiment est très élevé au regard de ses performances énergétiques", "les lourdes incertitudes qui pèsent sur le projet constituent un véritable risque pour les finances de la C2A", "les chiffres communiqués ne sont pas homogènes", "les éventuels surcoûts liés à l'emplacement du projet en bord de lac ne sont pas évoqués", l'"accessibilité de la ville d'Annecy présente de graves lacunes difficilement remédiables", "les préconisations de la loi littoral ne semblent pas respectées", "l'impact environnemental et paysager du projet est extrêmement prégnant".

Le réquisitoire est sans appel. Plusieurs spécialistes qui ont déjà eu à traiter d'enquêtes publiques m'ont assuré qu'ils n'avaient jamais lu un rapport si déterminé, si accablant et en même temps parfaitement argumenté. Il va d'ailleurs, en ce qui concerne la constructibilité en bord de lac, dans le sens de l'arrêt de la cour administrative d'appel de Lyon qui a rejeté en partie la révision du PLU d'Annecy-le-Vieux dans son jugement du 23 février dernier.

Dans l'avis des commissaires enquêteurs, deux points ont particulièrement retenu mon attention :

-d'abord, il est écrit : "la nécessité du projet n'est pas démontrée". On nous balade donc depuis 6 ans, on a dépensé des millions d'euros, mis à contribution des heures et des heures de temps d'agents de la collectivité, accordé des dizaines d'interviews... tout çà pour un projet qui n'est pas nécessaire ! C'est fort, une telle gabegie d'énergie et d'argent pour un projet qui n'est pas nécessaire ! J'aimerais que chacun s'interroge ici sur cette conclusion et fasse sa propre autocritique sur ses responsabilités soit d'avoir porté un tel projet inutile soit pour l'avoir tacitement soutenu. Avions-nous 6 ans à gaspiller ? N'avions-nous pas d'autres projets, eux nécessaires et d 'utilité publique à porter depuis 2010 ? Pourquoi vouloir porter avec tant de fougue un projet inutile si ce n'est pour des raisons d'égos, de gloriole personnelle, de rêve de grandeurs.

On peut tous avoir des ambitions pour notre agglomération et notre bassin de vie. Mais encore faut-il que ces ambitions reposent sur l'intérêt général et non sur des intérêts personnels. Encore faut-il que ces ambitions soient portées par des élus responsables, respectueux des deniers publics et compétents. Force est de constater qu'à l'agglomération après la gabegie de la candidatures des Jeux Olympiques qui nous a couté 28 millions d'euros en pure perte, le projet de centre des congrès suit exactement la même pente: celle de l'argent public gaspillé pourquoi ? Pour tisser des couronnes de lauriers à MM. Rigaut et Accoyer ? Et encore, nous avons, grâce là encore à une forte mobilisation échappé à l'aventure désastreuse de la construction d'un nouveau stade pour l'ETG à Seynod, autre idée farfelue défendue en son temps par notre président à cette tribune... Quand on voit où est et va l'ETG... quel manque de discernement !

-Le second point qui a particulièrement attiré mon attention concerne bien évidemment la concertation avec la population. Là encore la commission n'est pas tendre avec les méthodes utilisées par les porteurs du projet. Il est écrit : "La commission constate un grave déficit de concertation avec la population". Vous avez bien lu. Dans le corps du rapport, ce point est particulièrement bien détaillé : pétitions non remises, absences de réunions publiques sur le sujet, défaut d'informations, manipulation de l'opinion... tout y est ! Je dénonce ces agissements depuis des années. Mais c'est vrai qu'à force de côtoyer ce mode de gouvernance mis en place par notre président, on finit presque par s'habituer. Et ce mépris pour la population, s'il me reste insupportable, finit par devenir habituel. Mais pour des commissaires enquêteurs qui en ont vu d'autres, d'autres élus, d'autres manières de travailler, ce dédain vis-à-vis de la population est, à très juste titre, injustifiable.

Combien de fois ai-je demandé ici, à ce conseil, une concertation réelle et vraie avec la population ? Combien de quolibets ai-je reçu ? Mes demandes de réunions publiques : rejetées ! Mon vœu pour l'organisation d'un référendum : balayé ! Je n'ai eu de cesse avec les associations et les collectifs citoyens de réclamer cette concertation et ce débat véritable, sans relâche, sans rien lâcher de notre conviction qu'un tel projet parce qu'il touche à notre lac, à notre histoire et à l'âme d'Annecy ne pouvait se faire sans les habitants, contre les habitants.

Grâce aux près de 2000 observations déposées par les citoyens que je veux ce soir remercier et applaudir pour leurs contributions souvent très argumentées et justes (ce point est d'ailleurs relevé par la commission) car sans eux nous ne serions pas là ce soir à  chercher à en finir avec ce projet ; sans le travail courageux et efficace des associations et des collectifs citoyens qui, par tous les temps, même quand tout semblait perdu et que le désespoir gagnait parfois les esprits ont tenu bon fidèles à leurs convictions et à la certitude de la vérité de nos arguments; sans tous les acteurs de cette population, ce rapport n'aurait pas été celui qu'il est et le bon sens n'aurait pas triomphé comme il le fait à travers la plume des commissaires enquêteurs. Merci à tous ceux qui se sont battus et ont mobilisé cette population que vous méprisez, pour venir s'exprimer massivement. M. le Président, vous nous prédisiez une mobilisation faible, c'est tout le contraire qui s'est produit. Vous nous affirmiez avec forte conviction que la population soutenait votre projet, que les acteurs économiques étaient  prêts sabre au poing à montrer leur envie de ce centre des congrès... où sont vos soutiens parmi la population quand 11% des contributions (soit environ 150 personnes) seulement se déplacent pour soutenir votre projet. Et qu'en serait-il encore si on enlevait les contributions des collaborateurs municipaux ? MM. Rigaut et Accoyer, visiblement vos appels à la mobilisation en faveur de ce projet sont restés vains. Même l'office du tourisme  a joué de ses réseaux pour tenter un rebond de mobilisation: sans succès.

La vérité est que ce projet n'est pas soutenu par la population, pas plus qu'il l'est par les professionnels qui ont bien compris qu'il irait enrichir de nouveaux concurrents sur les bords du lac et n'apporterait pas le surplus d'activités qu'ils attendaient. Pour tous ces citoyens, pour le monde économique et touristique, ce projet n'est pas d'utilité publique. Il doit donc être abandonné sans délai.

Plus globalement, ce rapport met le doigt sur 3 caractéristiques du mode de gouvernance de notre agglomération, mode de gouvernance malheureusement soutenu par le silence trop assourdissant de beaucoup d'entre vous chers collègues:

- première caractéristique : le mépris pour la population (et au passage pour tous ses représentants, y compris ceux d'opposition qui ne pensent pas comme vous). Alors j'ai bien compris que votre vision de l'efficacité de la prise de décision politique sur ce sujet comme sur tant d'autres : fusions, projets, investissements, transports... passe par la mise à l'écart de la population et ses représentants légitimes qui sont vus non comme des partenaires avec qui débattre, mais comme des opposants avec qui combattre. Je ne cesserai de vomir cette oligarchie qui se croit tout permis parce qu'elle aurait reçu un jour l'onction populaire, je hais cette vision de la politique comme toute puissante. C'est elle qui alimente aujourd'hui ici comme ailleurs, la défiance et le rejet de nos concitoyens contre l'élite politique que vous incarnez si bien.

- deuxième caractéristique : vos égos MM. le président et le premier vice-président vous ont enfermé dans vos certitudes et vos rêves mégalomaniaques. La faiblesse de la mobilisation de vos soutiens et la force de la mobilisation de très nombreux citoyens montrent votre enfermement dans votre bulle, dans vos tours d'ivoire. Vous êtes totalement déconnectés des réalités de nos concitoyens. Vous êtes dans vos calculs politiciens et vous avez tourné le dos aux vrais gens, aux vrais défis qui sont pourtant nombreux et qu'il faut relever sur notre territoire pour l'avenir.

- enfin, troisième caractéristique : votre entêtement et la perversité de vos arguments. Je lis depuis la publication de ce rapport des choses hallucinantes qui sortent de vos bouches. "C'est un obstacle qu'il s'agit de contourner". La population est un obstacle qu'il s'agit de contourner ! Belle vision de la démocratie: le peuple n'est pas bon : changeons le peuple ! Je ne pensais pas pouvoir entendre cela de responsables politiques qui se prétendent démocrates et républicains. Depuis des jours, vous cherchez à construire des arguments avec l'aide de communicants pour inventer un nouveau discours qui tente d'effacer l'évidence, écrite noir sur blanc : ce projet n'est pas d'utilité publique ! Ce soir encore, j'imagine que vous allez nous jouer ce grand jeu : celui des contradictions que vous prétendez lire dans ce rapport, alors que les contradictions sont dans votre projet ; celui du prétendu parti-pris de la commission, alors que c'est vous qui êtes parti-pris ; celui de la nécessité économique de cet équipement à cet endroit; alors que le monde économique, par son silence vous a déjà répondu que ce projet ne l'intéressait pas.

Peut-on changer cette gouvernance faite de mépris de la population, d'incompétence sur le fond des dossiers, d'intérêts personnels et d'entêtement ? Je ne le crois plus. Pour cela il faudrait changer les hommes qui sont à la tête de cette agglomération ou bien il faudrait des conseillers communautaires plus courageux qui parfois, comme c'est leur rôle, rappellent à l'exécutif les limites qui sont celles de la démocratie, de la concertation, du respect pour l'argent public et de la réalité de la vie de nos concitoyens.

A présent, il est temps de tourner la page. Trop de temps a été perdu, trop d'argent a été gaspillé. Oui, le tourisme d'affaire est une chance pour Annecy. Oui c'est un secteur qui souffre. Personnellement je ne me satisfait pas, par exemple, des déficits observés chaque année par le centre des congrès de l'Impérial. Il faut donc soutenir ce secteur et trouver ensemble les bonnes solutions pour l'intérêt général, c'est-à-dire celui des professionnels du secteur et celui de la population en terme de protection du lac et de sauvegarde des deniers publics.

Cette question doit être totalement remise à plat. De nouvelles études, moins "obsolètes" et plus conformes à la réalité doivent être menées sans préjuger de leurs conclusions. Conduiront-elles à la préconisation de la construction d'un nouveau centre des congrès ? Peut-être mais il devra se faire ailleurs, pas sur les bords du lac. Conduiront-elles à améliorer le centre des congrès existant? Peut-être et cela à moindre cout et sans grand impact sur l'environnement.

Je vous tend de nouveau la main pour nous réunir autour d'une table car je continue de croire que le rôle d'un élu est de construire l'avenir, avec les habitants et les forces vives de ce territoire, sans dogmatisme mais avec quelques valeurs chevillées au corps. J'espère sincèrement que vous saurez saisir cette main tendue pour revenir à la table des discussions en abandonnant dès aujourd'hui votre projet qui n'est pas nécessaire et qui n'est pas d'utilité publique.

Permettez-moi de conclure en ayant une double pensée : d'abord une pensée pour les propriétaires résistants qui ont été à l'avant-garde de ceux qui ont refusé ce projet. Vous les avez souvent fait passer pour des personnes cupides seulement animées par leur intérêt financier personnel. Je sais, pour ma part, qu'elles ont résisté à des pressions parfois fortes, pour défendre un avenir et une vision pour le lac. Sans leur résistance, pas de nécessité d'expropriations et sans expropriations nul besoin de DUP. Merci à elles du fond du coeur.

Et une seconde pensée pour tous ceux qui avant nous se sont battus, souvent à contre-courant, pour défendre notre lac, sa pureté et son accessibilité à tous. Animés par des valeurs humanistes et d'une certaine manière écologistes, nos prédécesseurs ont commencé un travail qu'il nous faut poursuivre et conclure. Grâce à la mobilisation des citoyens qui sont autant d'amoureux du lac, notre lac voit aujourd'hui les pelles mécaniques reculer. Souvent attaqué, menacé notre lac peut compter sur ses amoureux pour se défendre du béton et de la privatisation. Je souhaite que les mauvais nuages qui ont pesé sur lui depuis 6 ans se dissipent, que le soleil revienne. Tant que Annecy sera Annecy et les Annéciens seront ce qu'ils sont, ils sauront se lever, se dresser pour défendre leur lac. Je suis optimiste: personne ne pourra porter atteinte au lac, notre joyau, impunément.

Je vous remercie."

Denis Duperthuy

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