lundi 8 décembre 2014

Bonlieu : mettre les pieds dans le plat


Le conseil d'agglomération du 18 décembre aura à se prononcer sur l'attribution de la délégation de service public pour l'exploitation du théâtre de Bonlieu (hors programmation de la scène nationale) pour les 10 ans à venir soit de 2015 à 2025.

En effet, le bâtiment de Bonlieu, propriété de la ville d'Annecy, géré par la C2A est exploité pour 150 jours par an par la Scène Nationale, et pour les 200 jours restants comme "théâtre intercommunal".

La gestion comme Scène nationale (150 jours/an) ne relève pas directement de la C2A (même si une convention tripartite lie celle-ci à l'Etat et à BSN) mais de l'Etat via les objectifs nationaux imposés aux scènes nationales, à savoir la création et la diffusion artistique. Les 200 autres jours ne sont pas soumises aux mêmes exigences et relèvent plus des choix du délégataire retenu. Ces objectifs doivent être légitimement discutés dans le cadre d'une politique culturelle locale, comme le sont par exemple les objectifs fixés dans les conventions des MJC ou de certaines associations culturelles.

Je m'étonne que la convention qui nous est présentée ne parle pas du tout d'objectifs, pas de fond. C'est une convention purement technique qui n'envisage pas l'inscription d'objectifs précis, discutés entre les élus, avec la population. Tout se passe comme si, la programmation de ces 200 jours ne relevaient pas de la discussion locale, et comme si nous, élus et habitants, n'avions rien à en dire.

Celà m'interroge et met clairement en avant l'absence totale de politique culturelle au niveau intercommunale. En guise de politique culturelle, les élus majoritaires se contentent de distribuer de l'argent et des délégations de service public à des acteurs (associatifs ou privés). Il n'existe pas de politique culturelle, ces élus font du droit en distribuant les contrats. C'est un peu court.

Il est normal et sain que les élus et la population puissent discuter de la politique culturelle qu'ils souhaitent voir mise en oeuvre au sein de Bonlieu, ce "navire amiral" de la culture annécienne. Il ne s'agit pas, ce n'est pas notre travail et personnellement je n'en ai pas les compétences et je m'y refuse, de choisir les spectacles et la programmation artistique. Mais de fixer des objectifs globaux, un sens, une voie.

Puisque l'occasion m'est donnée de parler de Bonlieu, il me semble intéressant de faire remonter ce que j'entends souvent sur la programmation. Elle est, pour beaucoup d'Annéciens, trop élitiste et trop difficile d'accès. Les chiffres de fréquentation montrent d'ailleurs que celle-ci est bonne, mais qu'elle est largement constituée d'une même population, et qu'elle a des difficultés à s'élargir sur des publics, pourquoi le taire, plus populaires. D'ailleurs, l'expérience hors les murs aux Haras a montré que, sortie de ses murs (et peut-être de son confort, de son public, de ses habitudes) Bonlieu a su attirer de nouveaux publics plus familiaux. Il faut se souvenir de cette expérience et non pas retomber dans la routine d'avant.

Que la programmation de la Scène Nationale soit élitiste et avant-gardiste, c'est dans sa vocation et je soutiens une telle programmation qui fait rayonner la culture contemporaine française localement comme à travers le monde. Que cette culture-là ne soit pas, de prime abord, accessible à tous ne me gêne pas. Si je faisais une comparaison, les études menées par les chercheurs du CERN n'ont pas vocation à être immédiatement accessibles à tous. Elles sont néanmoins les précurseurs des réalités de demain.

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Par contre, il ne faut pas se contenter de cette réalité. L'un des objectifs que nous devrions fixer au délégataire de Bonlieu (hors programmation Scène nationale) c'est de faire plus de médiation culturelle pour permettre à des publics éloignés de la culture d'y avoir un jour accès. Cette médiation culturelle entre les personnes éloignées de ces formes de culture et la programmation de la Scène nationale, ces passerelles à créer, ces "vulgarisations" culturelles à mettre en place, voilà l'enjeu fondamental pour moi qui devrait être inscrit dans cette convention. Cet enjeu nécessite un travail en réseau avec les autres structures culturelles plus poussé telles que les MJC, les associations, les autres acteurs culturels (cinémas, auditorium...). Il doit y avoir une sorte de continuum entre la culture populaire locale, l'éducation artistique, et l'excellence que représente la programmation de la scène nationale.

Si je prends mon cas personnel (qui vaut ce qu'il vaut mais qui rejoint beaucoup de témoignages que je recueille à ce sujet). Mes grands-parents étaient pour les uns paysans à Saint Jean de Sixt, pour les autres paysans à Saint Gervais. Ils n'ont jamais mis les pieds dans un théâtre. Mes parents sont commerçant et salarié. La "grande culture", la danse, le théâtre, ils n'ont jamais baigné dedans. Ils lisent, vont voir des concerts, vont au cinéma, visitent des lieux de patrimoine, etc... mais le théâtre (sauf exception) est comme un lieu "pas pour eux". Pour vous dire que franchir les portes d'un théâtre n'est pas un acte si facile pour beaucoup de personnes. Ça fait peur. Et puis souvent on y comprend rien. Quand on n'a pas les codes, quand on n'a pas eu la chance d'être né dans un milieu culturel, quand on ne sait pas comment faire ni quoi comprendre, on ne franchit pas les portes d'un théâtre. C'est plein de gens qui se connaissent (et qui souvent forme une caste à part) et qui souvent nous regardent bizarrement.

Je n'ai pas honte de dire que souvent je m'ennuie devant un spectacle de danse classique. C'est certainement très bien, mais je n'y comprends rien. J'aurais besoin d'être accompagné, aidé dans cette compréhension des choses. Parce que j'ai envie d'aimer, çà m'intrigue. Quelqu'un pourrait-il parfois nous prendre par la main pour nous expliquer, nous aider à franchir les portes de ce monde inconnu et mystérieux qu'est un théâtre ? Par contre, je vais avec entrain et plaisir, sans pression, voir des spectacles au théâtre de l'Echange, dans les MJC. Pourquoi cette différence ?

La politique culturelle portée par une collectivité locale comme l'agglo doit offrir des réponses à ces inégalités sociales. Bonlieu doit-il rester dans le confort de son public captif, avec des jauges certes élevées, mais des chiffres qui cachent cette réalité d'un monde un peu d'entre-soi ? Ou bien un des objectifs à fixer à Bonlieu (hors scène nationale) comme d'ailleurs à d'autres structures, ne serait-il pas d'élargir son public ? Qui d'autres que les instances politiques peuvent discuter de cela et mettre en place les moyens de cette médiation (compris comme un trait d'union) entre des publics qui, pour des raisons personnelles d'éducation ou de milieu social, n'ont pas le capital social et symbolique (pour parler comme Bourdieu) suffisant pour accéder à cette culture ; et l'excellence de la culture contemporaine qui est programmée avec beaucoup de talent et de professionnalisme à Bonlieu ?

Alors ma question: Faut-il voter la désignation du nouveau délégataire (qui sous plein d'aspects est un très bon choix) au risque de continuer dans une forme de conservatisme (puisqu'il s'agit du même délégataire que précédemment)? Ou bien ne pas voter, non pas pour rejeter le délégataire (bien au contraire) mais pour montrer mon insatisfaction face à cette absence de réflexion (pourtant demandée par beaucoup d'élus de tous bords politiques en conseil d'agglo) sur  des objectifs clairs d'une politique culturelle globale de l'agglomération ? Il me reste un peu plus d'une semaine pour décider.

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