samedi 30 août 2014

La faillite des élites

Une semaine particulière, étourdissante et déstabilisante se termine. Le changement de gouvernement, suivi de diverses annonces ou ballons d'essais tels que sur l'assouplissement des 35 heures, une possible mise en place d'une TVA sociale, l'abandon de l'encadrement des loyers a poussé le militant socialiste que je suis dans un abyme d'incompréhension.

Dans ces cas-là, on s'interroge, on cherche à comprendre. Le gouvernement serait devenu social-libéral. Qu'est-ce que le social-libéralisme ? quelles différences avec la social-démocratie ? le socialisme ? Ce gouvernement est-il de gauche ? Qu'est-ce que la gauche au XXIe siècle ? Etc...

Mais où sont les penseurs, ceux qui pourraient nous aider à voir clair dans ce moment de confusion ? Où sont ces femmes et ces hommes qui ont le recul nécessaire pour nous expliquer ce qui se passe, ce qui nous arrive ? Les philosophes, les sociologues, les politologues, les économistes... où sont-ils ? C'est maintenant que nous avons besoin d'eux pour qu'ils nous éclairent tels des phares dans la nuit.


Sans eux, les politiques parlent entre eux, sous l’œil des journalistes. Le débat n'avance pas. On parle dans le vide et on renforce l'impression de confusion et d'éloignement des citoyens.

Un exemple ? A l'université d'été du Medef, le Premier Ministre dit : "J'aime l'entreprise". Voilà une phrase aussi stupide que de dire "j'aime l'amour", ou bien encore "j'aime la paix". Tout le monde aime l'entreprise. Le débat n'est pas là. Et je regrette que des élus (premier ministre compris), visiblement plus intéressés par les coups médiatiques, se soient engouffrés dans une polémique aussi vaine que stérile.



La question serait plutôt : "c'est quoi une entreprise ?". Débat barbant et théorique me direz-vous ? Pas tant que cela. Car "l'entreprise", çà n'existe pas. Je ne croise pas d'entreprise dans la rue. Non, l'entreprise est une création humaine. Elle prend d'ailleurs plusieurs formes : des grosses, des petites, des sociétés capitalistiques, des auto-entrepreneurs, des coopératives, des associations... Dans ma thèse de doctorat, j'avais répertorié 24 définitions différentes de ce qu'est une entreprise pour les économistes. 24 définitions partiellement compatibles entre elles mais aussi parfois totalement divergentes. L'entreprise : lieu de production? Nœud de contrats (contrat de travail, de sous-traitance, de maintenance, de vente, d'achats)? Collectif social ? Lieu de prélèvement de l'impôt ? Lieu d'épanouissement personnel ? Lieu de conflits ? Etc...

Qui est l'entreprise ? Les seuls actionnaires ? les salariés ? les clients ? les fournisseurs ? les intérimaires ? Si l'on choisit une définition de l'entreprise comme lieu de production, il va de soi que les intérimaires sont dans l'entreprise, ils devraient donc bénéficier des mêmes droits que les salariés (par exemple l'intéressement et la participation). Mais si l'entreprise se définit d'abord comme un lieu qui unit des personnes selon leurs contrats de travail, alors on peut exclure les contrats d'intérim de ces mêmes avantages. 

Qu'à donc voulu dire le Premier ministre en lançant : "J'aime l'entreprise "? Aime-t-il aussi les autoentrepreneurs ? Les associations productives ? l'entreprise capitalistique? les individus (chômeurs, retraités) qui eux aussi peuvent produire ?

Pour avancer dans le débat, il ne s'agit donc pas de dire si "on aime l'entreprise", mais qu'est-ce que l'on souhaite que soit l'entreprise ? quel doit être son rôle dans la société ? A quoi ça sert une entreprise ? Quelles évolutions sont nécessaires pour atteindre cet objectif  (et c'est là que le travail politique et parlementaire peut avoir lieu) ? Qu'est-ce qu'il faut faire évoluer et qu'est-ce qu'il faut garder?

Pour nous aider dans cette réflexion nous aurions besoin de ces sages, de ces intellectuels dont le métier est de réfléchir aux évolutions de la société, de nous aider à nous comprendre nous-mêmes. Mais où sont-ils ? Où sont les Sartre, les Bourdieu... ? Pourquoi cette absence d'autorité scientifique ? La réponse est malheureusement connue. Normalement, c'est à l'université de former ces intellectuels. Le statut même d'enseignant-chercheur (enseignant à mi-temps, chercheur à mi-temps) devait permettre de créer cette "caste intellectuelle" nécessaire à toute société humaine.

Mais la société ne veut plus payer des chercheurs improductifs. Elle n'accorde plus de crédit, elle ne souhaite plus rémunérer ces "improductifs". Cette dérive de l'université a trouvé son paroxysme avec les "pôles de compétitivité" dont l'objectif est de mettre en relation l'université avec l'entreprise. L'objectif était noble, le résultat catastrophique pour la pensée. Les universitaires se sont quasiment tous tournés vers cette technoscience, ces sciences appliquées dont le seul objectif est d'offrir des solutions commercialisables pour les besoins des consommateurs.

Résultat : l'université a abandonné un de ses rôles sociaux, celui de créer des penseurs qui nous manquent tant, à gauche comme à droite, pour penser ce que nous sommes et ce vers quoi nous voulons aller.

La faillite des élites, c'est qu'au moment où l'on aurait besoin de recul et de sages pour nous aider à comprendre le monde actuel et trouver des solutions, ceux-ci n'existent pas ou sont inaudibles. Et nos élites politiques se voient contraintes de resservir les vieilles rengaines libérales ou gauchistes. Pour le même résultat...

Les révolutions ou les guerres commencent généralement quand les élites n'offrent plus de solutions au peuple. Et ce n'est pas pour moi une perspective joyeuse.

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